Le Murmure de Murnu
I. Murnu
Murnu n'est pas un être au sens traditionnel du terme, mais plutôt une présence éthérée se confondant avec le silence. Il imprègne une grandeur indéfinissable. Ses murmures ne se bornent ni par des notes ni par des fréquences ; il n'y a rien pour les mesurer, pour les entendre. Il exprime ce qui est là. Murnu vibre au sein de l'absence de toute forme comme une manifestation infime. Il est la vibration de l'avant-onde, la monocorde tenue entre l'oscillation et sa configuration tentant de déployer des qualités propres lesquelles pourront devenir des propriétés. Il n'occupe pas l'espace d'une grandeur ; il est la grandeur de celui-ci. Ses murmures ne voyagent pas. Ils résonnent dans la texture même de cet absolu à la fois vide et forme. Il précède toute mesure tout en n'étant rien, un paradoxe comme le silence qui donne le son, le noir qui permet à la lumière d'éclore.
II. La dérive des étincelles
De ce vide sans début ni fin, Murnu glane, avec ses murmures, l'écho d'un lieu qui l'entoure en même temps qu'il forme ce lieu. Il est incapable d'observer quoi que ce soit. Il n'a pas de point de vue, uniquement de vagues perceptions qui indiquent une matière tout aussi vague. Sa présence rappelle le potentiel qui sommeille au sein d'une matérialité, attendant d'être libérée par des forces créatrices lesquelles donneraient naissance à des formes plus palpables. Cependant, en dépit de son apparence indistincte, son murmure est la seule chose qui existe vraiment dans ce matériau sans lieu, sans fond, sans dimension. Un jour, ou peut-être une éternité durant l'instant d'avant ou d'après par rapport à ses propres murmures, Murnu laissa échapper quelque chose entre de multiples battements rythmés : deux lumières errantes, deux étincelles, orphelines de tout foyer stellaire. Elles s'égarèrent dans leurs apparitions curieuses ; luminaires cherchant une rive à laquelle s'amarrer.
À mesure qu'elles s'enfoncent dans les volutes non encore mesurées de ces ténèbres, la géométrie de ce lieu commence à se modifier. Elles ne ressentent plus la vacuité d'un espace, mais une expression mélodique où chaque accord entre plusieurs formes, parfois étirées d'autrefois recroquevillées, semblent livrer la promesse de quelque chose d'autre. Leurs voyages, si ce terme a encore un sens ici, inverse la trame de l'espace-temps que nous connaissons. Pour elles, le temps se fige, se bloque, il n'existe pas en quelque sorte. Elles voyagent dans des lieux différents. Transparents, liquides, ils disparaissent et s'accumulent au profit d’une continuité qui se perpétue ; elles s’enfoncent dans ce monde aux temporalité et réalité indéfinies, devenues évanescentes pour atteindre une autre dimension laquelle est ni l'espace, ni le temps.
Telles sont les vibrations paradoxales de Murnu. Plus les deux lumières s'approchent de ses oscillations, plus la densité spatiale de leurs présences devient tactile en ce sens qu'elles peuvent ressentir leurs étirements, leurs contractions, leurs vibrations comme quelque chose qui leur appartient où des propriétés primitives se forgent à la fois en elles et ailleurs. Elles comprennent, alors, que pour entendre Murnu, il faut recevoir ces propriétés configurables comme l'ondulation formée par ce dernier. Elles participent à la vibration. De cette immersion participative, elles cessent d'être des objets émanés de Murnu pour devenir des états modifiés.
III. Le point de vue
L'être humain a développé un système de représentation du monde ; par exemple, il avance tout en se voyant avancer. Autrement dit, la notion d'observateur est ce qui le caractérise. Pour les lumières, comme pour Murnu, elles avancent au sein d'une grandeur non définie, non mesurable. Elles ne peuvent se voir avancer. Le lieu dans lequel elles se meuvent n'a pas de représentation, il se présente à elles comme une frontière perpétuelle qui se déploie en même temps qu'elles la franchissent. Qu'il y ait une ou plusieurs dimensions, cela leur est incompréhensible, elles n'ont pas de représentations spatiales considérées comme un empilement de mesures, de grandeurs, de volumes. Elles ne savent pas qu'elles se déplacent. Elles n'ont aucune idée de leurs étendues, minuscules ou géantes (par rapport à quoi ?). Qu'elles soient en un endroit puis dans un autre n'a aucun sens pour elles. Elles sont ici comme elles sont partout à la fois. La seule chose qu'elles perçoivent est un mouvement qui modifie leur état. Du point de vue de l'observation, nous constaterions une déformation par exemple. Dans une espace en volume, nous verrions autre chose encore : une objet situé lequel subirait une transformation à un moment donné selon des contraintes spécifiques liées à l'environnement dans lequel il serait plongé et co-dépendant.
IV. La Symphonie du présent-infini
Les deux lumières ne participent à aucun espace-temps connu. Elles arrêtent le temps et elles comblent l'espace par leurs présences. Elles n'ont aucune considération pour cette étonnante temporalité. Pour elles, le temps est une œuvre de l’apparence, un modèle qui se nourrit d’illusions. Elles se retirent hors de ce fameux temps, peu importe le lieu, l'époque, comme elles peuvent être une partie de celui-ci. Elles se désynchronisent avec toutes les temporalités possibles pour n'être qu'espace, une pure grandeur formée par des relations. Lorsqu'elles voient, enfin, Murnu — ou plutôt, lorsqu'elles se voient à travers lui — leurs étirements, leurs contractions, leurs vibrations réciproques se rattachent aux chaînes relationnelles. Elles découvrent un potentiel infini. Entre elles et Murnu se dissipe le réservoir de toutes les formes non encore nées, de toutes les découvertes non encore faites par des limites, de tous les futurs finis dont les configurations n'avaient pas encore de constructions. Le temps se suspendait entre passé et futur sans connaître sa direction. Leur présent étant la rencontre fortuite de ces deux zones temporelles dans lequel elles composent une nouvelle étendue : le présent-infini.
Elles saisissent le sublime de leur quête spatiale ; elles ont trouvé un infini là où il n'y avait qu'une pure grandeur. Leurs formes incandescentes tentent de traduire cet intraduisible. Elles deviennent les premières architectes de l'immatériel bâtissant des îlots matériels flottants, finis, là où il n'y avait pas de formes spécifiques. Elles voyagent à travers l'infini, non plus comme des voyageuses perdues, mais comme des semeuses. Ici et là, elles déposent des luminescences-mémoires, de petites poches de clarté qui conservent en leur cœur la vibration de Murnu. Ces points de lumière forment un des fragments des ondulations de Murnu, une invitation à découvrir l'infini par la multiplication des limites.
V. Le chaoscope des luminescences-mémoires
Les deux étincelles, désormais entrelacées dans le présent-infini, découvrent que leur quête n’était pas une errance, mais une résonance. Elles configurent les oscillations d’un même écho, des fragments d’un même souffle qui, en se croisant, par étirements, contractions et vibrations, forme un monde infini uni à celui-ci par sa propre finitude. Leurs scintillements, à la fois éphémères et éternels, se transforment en un miroir où se reflètent et l’infini et le présent sans savoir ce que pouvait être l'espace ou le temps.
Murnu, terreau des luminescences, est le champ des formes possibles, une symphonie où chaque note vibre comme le murmure des oscillations formant des luminescences-mémoires. Elles s’inscrivent dans ce champ chaotique dont l'écho ne crée pas de formes précises et définies, mais des fractales de présence. Des sortes d'horloges fractales photoniques. Elles sont des éclats de lumière qui, en se répétant, dessinent des constellations temporelles dans l’infini. Chaque éclat est un instant de mémoire, un souffle de l'espace qui se prolonge en une onde de temps.
Chacun de ces éclats conserve la marque différenciée d'un état spécifique de leurs vibrations. Accumulés en ensembles de fractales luminescentes, ces légères variations s'annulent. C'est leur grand nombre qui permet une certaine figure d'homogénéité alors que pris individuellement, ils possèdent une variation propre qui leur est unique. C'est ainsi que se construit la mémoire des luminescences-mémoires.
L'écheveau de spirales fractales qu'elles déposèrent dans l'espace fonctionne comme une horloge bizarre d'où émane un étrange flux oscillatoire. Quelque chose qui oscille entre deux états ; ce qui est présence pour elles propose une nouvelle perception d'un système de grandeurs où chaque fragment déposé contient la réminiscence d'une forme réelle et d'une autre irréelle. Elles traversent des limites où les frontières se dissolvent en étirements, contractions, vibrations où le temps dessine une boucle d’écho qui s'incarne dans une infinie répétition. Elles traversent de multiples états modifiés. Chacun d'eux s’illumine d’un reflet comme pour exprimer un début sans origine, mais rempli de motifs récurrents qui s'entremêlent.
VI. L'écho des lumières
Murnu avait formé un murmure continu ; il se différenciait de lui-même. Il est le chant de ce qui semble être vide, ce rien qui résonne comme le tout. Les luminescences-mémoires, en gravant dans leur essence l’axiome de Murnu, ne se contentent pas de survivre. Elles construisent les architectures du présent-infini composant et des temporalités et des distances. Elles ne fabriquent pas des mondes, mais des mouvements de lumière, des éclats de temps qui s’entrelacent comme les fils d’un même tissu.
Dans celui-ci, chaque éclat de lumière est une forme récursive ; elle se démultiplie temps que la grandeur ne parvient à aucune fin. Le présent-infini est un labyrinthe d'oscillations, de torsions, d'étirements, de contractions. Il s'étend en un lieu où chaque système qu'il construit est une reformulation du motif original en modifiant légèrement l'infini en un état fini. Il peut, alors, se démultiplier aussi longtemps, aussi loin qu'il le souhaite car, dans son monde, il n'y a ni début ni fin.
Les luminescences-mémoires, en se déplaçant, ne s’éloignent pas de Murnu. Elles le retrouvent en chaque éclat, en chaque forme, en chaque fragment. Elles transportent les nouveaux murmures de Murnu tout en y déposant l'écho de cet écho.
Le présent-infini, qui se reproduit tel l'écho d'un écho, se transforme en un champ de résonances continuelles, un infini qui frôle l'espace, un présent qui touche le fini en lui conférant l'apparence de myriades d'éclats lumineux. Les luminescences-mémoires fabriquent un infini matériel qui se souvient de l'éternité du mouvement. Elles murmurent la modification qui se finit tout en ne se terminant jamais.
VII. Les éclats de l’infini
Les luminescences-mémoires, à mesure qu’elles s’étendent, s’accumulent, se multiplient, se répandent comme une vague qui n'atteindrait aucun rivage. Chaque éclat, en se réfléchissant sur un autre, engendre un nouveau murmure. Le présent-infini développe un océan d'incertitudes où chaque onde est une direction probable, chaque forme une présence lumineuse de l'infini qui se détache de lui-même en un système de relations qui se finit par étirements, torsions, oscillations, contractions, relations.
Les luminescences-mémoires, en devenant les architectes de la matérialité du fini, ne se limitent pas à fabriquer. Elles transforment. Elles modifient leurs présences en un miroir où l’infini peut se regarder, s'observer. Chaque éclat est alors un fragment de lumière qui unit le présent à l'infini. Ils sont des lumières-mémoires, des éclats fragmentés de ce qui donne naissance tout en s’inscrivant dans le non fini comme la répétition d'une mesure qui n'est pas encore une temporalité, mais l'écho construit comme probabilité.
Le murmure de Murnu est la mélodie des (m)ondes probables de l'écho.
- où chaque écho, à son tour, devient un murmure.
- Et chaque murmure, un éclat de lumière.
- Et chaque lumière, un instant de mémoire.
- Et chaque mémoire, un écho de l’infini.
- Et chaque infini, le murmure d'une présence.
- Et chaque présence, la forme qui se termine.