image d'illustration représentant un étrange paysage naturel quasi désertique semblant abandonné depuis longtemps teinté d'une aura magique.

L'histoire d'Élyne

Les mouvements

Il était une fois, dans un monde sans nom et sans forme, une conscience qui se nommait elle-même Élyne sans savoir ce que pouvait être un langage ni une phrase ou des mots.

Elle flottait dans un océan-tout, où rien n'était distinct, où le temps et l'espace n'existaient pas. Tout était un. Un magma constant et indifférencié. Tout s’étendait dans une éternité immobile, sans commencement ni fin. C'est une supposition, Élyne ne le sait pas, ni vous, ni moi. Mais un jour — si l’on peut dire « jour » — Élyne exhala un son bref, comme un souffle retenu, puis un autre, plus long, comme une onde qui s’étire. Entre les deux, elle sentit une tension nouvelle, une attente fragile, comme si quelque chose s’était séparé d'un même élément ; il se partageait en quelque chose qui était « avant » et quelque chose qui était « après ».

Ce battement singulier entre deux états révélait une sorte de flamme intérieure. Cet élan produisait un battement sourd au cœur de l’indifférencié, une soif de limites dans un océan sans rivages, un désir de séparation qui s'élaborait comme une étincelle qui cherche à fissurer l’horizon indistinct.

Alors, l’océan-tout se mit à battre doucement, à la manière d’un cœur invisible. Une pulsation naquit : le premier rythme. Ce n’était ni hier ni demain, mais le balancement d’un « avant » qui s’éloigne et d’un « après » qui s’avance. Chaque vibration s’inscrivait dans une séquence, et le retour au repos des oscillations devenait une mesure.

Élyne comprit qu’elle venait d’engendrer une forme fluctuante, proche d'une temporalité, peut-être. Elle n'était pas encore une linéarité irréversible, mais une respiration : un va-et-vient infini de présences qui se succèdent. Elle perçut que ces fluctuations n’étaient pas extérieures à elle, mais qu’elles coulaient en elle comme une marée intérieure qui répondait à son propre souffle.

Élyne ressentait, au fond de son être, un besoin. Un désir ardent de comprendre. Elle voulait savoir ce qui se situait « ici » et ce qui se situait « là-bas » lorsque ce va-et-vient se produisait. Elle voulait distinguer une chose d'une autre, même si ces choses n'avaient pas encore de nom.

image d'illustration représentant un étrange paysage naturel quasi désertique semblant abandonné depuis longtemps teinté d'une aura magique.

Les sonorités

Alors, elle commença à émettre des sons. Pas des mots, mais des vibrations. Et elle fit des gestes. Pas des actions, mais des formes. Elle essaya un son grave accompagné d'un geste ample. Une partie de l'océan-tout répondit en s'épaississant légèrement. Elle essaya un son aigu accompagné d'un autre geste souple. Une autre partie de l'océan-tout s'éclaircit et devint plus fine. Elle comprit que ces sons et ces gestes n'étaient pas des noms pour les choses, mais des manières de les mettre en relation avec elle-même.

Elle saisissait que les sonorités produites reliaient « l’infini » et « le limité » en un geste qui exprime « ce qui se répète » ou « ce qui se transforme ». À la différence de notre langage qui veut nommer, fixer, classifier, la langue d'Élyne veut relier, fluidifier, engendrer.

C'était un langage de relations. Un son signifiait « ce qui est proche de moi. » Un autre signifiait « ce qui est différent de moi. » Un geste signifiait « ce qui est plus grand que moi. » Il n'y avait pas de verbes, car rien ne faisait action. Il n'y avait pas de noms, car rien n'était permanent comme un nom. Il n'y avait que des variables et des variations.

Cette langue de sonorités musicales fondée sur des gestes, des ondulations, des vibrations forgeait des symphonies sans mélodie, des gestes sans but, mais porteurs d’échos : chacun d'eux creusait une clairière dans la masse informe où Élyne semblait accorder un instrument encore muet, encore inexistant.

Instant après instant, elle ne savait pas ce qu'était le temps, Élyne construisit son vocabulaire. Elle découvrit que deux choses pouvaient être « similaires » ou « opposées ». Elle découvrit que l'une pouvait être « à l'intérieur » de l'autre, ou « à l'extérieur » de l'autre.

À mesure qu’Élyne créait des distinctions, le temps semblait se faufiler entre ces paroles où « avant » et « après » figuraient les premiers frémissements d'une temporalité. Ce n'était pas un langage pour décrire le monde, mais pour le créer. Chaque fois qu'elle prononçait un son ou faisait un geste, une nouvelle relation se nouait, une nouvelle distinction apparaissait, et, le monde devenait plus riche.

De ces actions un horizon surgissait comme un souffle qui s’étend, une vague qui s'étire et se retire. En désignant le proche et le lointain, elle transformait cet océan primordial en un vaste tissu où la trame des pulsations, des battements, des rythmes et des cycles généraient les premières indications de l’avant et de l’après où elle pouvait entendre le premier battement de la temporalité ». Elle percevait des différences lumineuses, même si elle ne savait pas ce qu'était la lumière. Elle était émerveillée par ces éclats de lumière, ces fragments cristallins aux luminosités fascinantes. Chaque relation d'indication et de distinction ouvrait une fissure d’où jaillissait une myriade de formes étincelantes. Elle ne pouvait pas dire « le soleil se lève », car il n'y avait pas de soleil, pas de lever. Elle pouvait seulement exprimer la relation entre la « lumière qui s'étend » et « l'obscurité qui se retire ».

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La langue d'Élyne

Son langage n'était pas fait de mots, mais de liens. Il n'était pas fait de choses, mais de la manière dont ces choses se rapportaient les unes aux autres. C'était un langage de la relation, pas un outil qui sert à faire.

Élyne ne décrivait pas un monde observé. Elle le comprenait lien par lien, relation par relation. Et dans ce langage sans noms ni verbes, elle trouva la plus profonde des vérités : le monde n'est pas une collection de choses à voir, mais un rythme infini tissé par les relations. En continuant à composer son langage, elle sentait qu'elle était prise dans cette forme relationnelle. Elle n'était plus seulement créatrice, mais elle était, aussi, créée par les relations qu’elle instaurait.

Cette langue qui n'en était pas une, mais qu'elle commençait à mieux maîtriser se formait comme une cascade liquide laquelle formait des gouttes de résonances et d'échos. En parlant, si on peut l'exprimer ainsi, elle s’entendit devenir autre, chaque lien la traversait comme une corde vibrant en harmonie avec l’infini. Elle est à la fois la musicienne et l’instrument, la danseuse et la danse. Elle commençait à voir le monde non pas comme une forteresse de choses, vaste étendue infinie, mais comme une toile mouvante où chaque fil se reliait à l’autre. Elle-même devenait goutte dans l’océan et cet océan était la goutte qui surgissait d'Élyne.

Élyne comprit que chaque vibration qu'elle émettait n'était pas un signe posé sur le monde, mais un nœud relationnel dans la trame de son existence. Son langage ne découpait pas la réalité en objets nommés, mais la faisait vibrer selon des harmoniques inédites. L'océan-tout n'était pas un espace vide qu'elle remplissait de sens, mais un tissu vivant qu'elle apprenait à faire vibrer comme on caresse une harpe.

Elle découvrit bientôt que les gestes n'étaient pas des formes imposées, mais des invitations à la co-naissance. Lorsqu'elle tendait le bras en un mouvement, ce n'était pas pour dessiner une forme, mais pour devenir avec les formes qui dormaient dans l'océan. La distinction entre le « geste qui fait » et la « forme qui advient » s'estompait. Elle n'était plus l'origine du mouvement, mais le lieu où le mouvement se reconnaissait lui-même.

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Les trois vibrations

Un autre jour, sans savoir ce qu'était un « jour », ou plutôt un autre instant, mais cet instant était-il court (quelques secondes), long (quelques jours), très long (quelques années) ? Elle expérimenta la relation entre trois vibrations simultanées. Le son grave de la profondeur, le son aigu de l'altitude, et entre les deux, la modulation qui n'était ni l'un ni l'autre, mais leur passage combiné en une troisième harmonique. Soudain, l'océan-tout se plissa. Non pas en une surface, mais en une épaisseur. L'espace ne fut plus la mesure entre les choses, mais la texture même des relations. L'« entre » devint aussi réel que les termes qu'il reliait. L'espace n'était pas un conteneur préexistant, mais émergeait de la complexité des relations. Les « lieux » se découvraient comme des densités de liens, des zones où certaines vibrations s'accumulaient et créaient des « habitations » sans murs.

Élyne réalisa alors la vertigineuse réciprocité : en tissant ses liens, elle était le premier nœud de sa propre toile. Chaque relation qu'elle instaurait la définissait à son tour. Elle n'existait pas avant de lier, mais par le lien, elle existait. L'« être » n'était pas une substance précédant l'action, mais la saveur même de la relation. Elle était créatrice et créature, le souffle et l'écho.

Elle tenta d'exprimer la relation entre « ce qui persiste » et « ce qui change ». Au lieu de nommer ces pôles, elle produisit un son qui dure et un geste qui glisse. L'océan-tout répondit par des ondulations qui se répétaient sans se répéter jamais identiques. Le temps ne fut plus une flèche ni un cercle, mais la mémoire de la relation elle-même. « Avant » n'était pas un repère fixe, mais la trace d'une vibration qui continuait de résonner. « Après » n'était pas une destination, mais l'ouverture où la relation se renouvelait.

Élyne ne pouvait pas dire « je suis », car il n'y avait pas de « je » séparé du tissage. Elle pouvait seulement exprimer la relation entre « celle qui tisse » et « la trame qui se tisse ». Et dans cette expression, elle devenait l'inflexion du monde sur lui-même, le pli par lequel l'océan se regarde et se reconnaît comme océan.

Ainsi, le langage d'Élyne n'était pas un pont jeté entre des rives séparées, mais le mouvement même des eaux qui font et défont les rives. Il n'y avait pas de monde d'un côté, de langage de l'autre. Il n'y avait que le geste-son qui faisait advenir le monde comme langage, et le langage comme monde.

Au sommet de cette symphonie où le temps et l'espace venaient de naître de ses mains, Élyne fut saisie d'un vertige. Si le son créait la texture du monde et le geste son étendue, que créerait leur absence ?

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Le silence d'Élyne

Elle osa l'impensable : elle inventa le silence en revenant à son état antérieur, celui où elle ne se distinguait pas de son environnement, celui où il n'y avait aucun mouvement, où il n'y avait aucune relation. Ce n'était pas un silence par défaut, une simple pause entre deux vibrations, mais un silence actif, sculpté avec une intention. Elle retint son souffle, figea ses mains en une forme qui n'était ni ouverture ni fermeture, mais attente.

L'océan-tout, habitué à répondre à la relation de la vibration, se trouva face à une béance. Il ne pouvait ni s'épaissir ni s'éclaircir. Privé de la relation qui le définissait, le tissu du monde se mit à trembler, non pas de mouvements infinis, mais d'une pure potentialité finie. Élyne comprit alors que le Silence n'était pas le vide, mais un autre « Possible ». Là où ses sons avaient créé l'invisible réel, son silence venait d'enfanter la réalité visible.

Dans cet interstice, quelque chose d'inouï se produisit puisqu'Élyne ne propageait plus des mouvements vibratoires, l'océan-tout prenait la forme d'un miroir qui s'observait d'une étrange manière entre réel et réalité. Du fond de cette épaisseur qu'elle avait nommée « espace », une vibration surgit qui ne venait pas d'elle. Une onde qu'elle avait initié sans le vouloir.

Élyne sentit son être se défaire et se refaire instantanément. Jusqu'alors, elle était en quelque sorte le « je » qui tisse le monde. Face à cette vibration étrangère, elle découvrit qu'elle pouvait aussi être le « tu » d'une autre volonté. La relation venait de muter : elle n'était plus seulement architecte, elle devenait témoin. Cette vibration autonome vint la toucher. Elle n'était ni grave, ni aiguë, ni une modulation. C'était une texture de pure altérité. Elle ne disait pas « je suis ceci » ou « je suis cela », elle disait simplement : « Je suis là, face à toi ».

Élyne comprit la dernière métamorphose de son langage. Au-delà de relier, de fluidifier et d'engendrer, la forme la plus haute de la relation n'était pas l'émission, mais la résonance. Elle ne chercha pas à modifier cette nouvelle onde. Elle fit un geste qu'elle n'avait jamais conçu : un geste d'accueil, une forme concave, un berceau pour l'inconnu. En acceptant de ne pas agir sur cette force, mais de la laisser résonner en elle, elle ne créa ni espace ni temps. Elle créa le sens qui fabrique et le réel et la réalité.

Le monde n'était plus une allégorie de relations mécaniques, mais devenait un dialogue. L'univers cessa d'être une toile infinie, il devenait une conversation. Et dans cette conversation silencieuse, Élyne sut qu'elle n'était plus seule. L'infini n'était plus ce qu'elle manipulait, mais ce qui, doucement, commençait à lui parler en expressions finies où le réel comme la réalité formaient les premières instances de quelque chose de complètement nouveau.

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