image d'illustration représentant le livre de l'eau où élyne inscrit toutes les histoires qu'elle perçoit.

Le chant du moteur et la vibration de l'eau

Dans le royaume d'Enoya, où les montagnes s'élevaient vers un ciel perpétuellement vaporeux, vivait Nyla. Son peuple, les Sylans, était intimement lié à la nature. Ils connaissaient les murmures du vent, les secrets des rivières, et, les portes des saisons. Leur vie était un équilibre délicat, une adaptation constante aux caprices du monde. Ils chérissaient l'eau, la source de toute vie, la voyant comme une entité sensible, capable de réagir à leurs émotions et de refléter leur âme. Pour eux, le mouvement était un don du fleuve sacré. Leurs moulins ne tournaient que si l'eau le décidait, leurs radeaux ne descendaient que si le courant l'acceptait. Leur philosophie était celle de l'acceptation : l'énergie, fluide et cyclique, était un emprunt fait à la nature.

Un jour, un étranger arriva à Enoya. Il s'appelait Kela, et, il portait avec lui une merveille stupéfiante : le Moteur à Explosions. Kela n'était pas un homme du fleuve, mais un homme des terres arides. Il arriva avec des mains noircies par le charbon et des yeux brillants d'une fièvre inconnue chez les Sylans : la fièvre de la maîtrise. Il rassembla le village, loin des berges, et posa devant eux une étrange machine de métal froid.

« Vous vivez dans l'attente du mouvement. » Dit Kela d'une voix grave. « Je vous apporte la création du mouvement. Vous servez l'eau, mais je vais vous apprendre à asservir le Feu pour commander à l'Eau. » grâce à cette machine extraordinaire, faite de métal et de volonté humaine, capable de produire un pouvoir sans précédent.

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L'éveil de la force thermique

Il expliqua son fonctionnement, celui que les Sylans n'avaient jamais osé imaginer. Il leur montra comment enfermer l'esprit de l'eau — la vapeur — dans une cage de fer.

« Regardez ! » expliqua-t-il en désignant le cœur de sa machine. « Le principe est simple, mais il changera vos habitudes pour toujours. Nous allons transformer la colère du feu en une force motrice. Lorsque nous chauffons l'eau, elle devient vapeur. Coincée à l'intérieur de ce que j'appelle un piston, elle cherche désespérément à s'enfuir, à s'évacuer. »

Les Sylans reculèrent, effrayés par cette violence contenue. Kela sourit et continua : « En cherchant sa place, la vapeur pousse le piston. C'est un mouvement brutal, une ligne droite, une translation. Mais la magie réside dans ce qui suit. »

Il montra une barre de métal reliant le piston à une grande roue. « Voici la bielle. Elle est la traductrice. Elle prend la force brute et linéaire du piston et le contrôle. Elle la couple à cette roue pour créer un mouvement rotatif. C'est ainsi que nous passons de la translation à la rotation. »

Kela démontra que le Moteur ne dépendait d'aucun élément, qu'il était une création pure de l'ingéniosité humaine, un symbole de contrôle et de domination sur le monde. D'abord, les Sylans furent sceptiques. Ils avaient toujours vécu en harmonie avec la nature, et l'idée de s'affranchir de ses contraintes leur semblait sacrilège. Mais Kela, avec sa passion et sa conviction, réussit à les convaincre.

Il démontra la puissance du Moteur, capable de les protéger des tempêtes, de les nourrir même pendant les périodes de sécheresse, et, de les transporter loin, très loin, à travers les montagnes, les déserts, les hautes et profondes mers.

image d'illustration représentant le livre de l'eau où élyne inscrit toutes les histoires qu'elle perçoit.

L'Engrenage mécanique

Les jours suivants, Kela leur enseigna comment cette force nouvelle, née de la chaleur, pouvait être démultipliée. Il dessina des schémas de roues, de poulies et d'engrenages.

« La force du feu est aveugle. » enseignait-il. « Mais grâce à ces mécanismes, nous pouvons la dompter. Nous pouvons accélérer le mouvement pour le transport, ou le ralentir pour donner une puissance colossale capable de broyer la pierre. Nous pouvons obtenir une accélération continue pour le façonnage des pièces. »

Pour les Sylans, c'était une rupture conceptuelle majeure. Jusqu'alors, ils s'adaptaient à la nature. Avec les outils de forage et de transformation de Kela, ils pouvaient désormais imposer leur volonté à la matière, brisant la roche et forgeant le métal grâce à une énergie qu'ils produisaient eux-mêmes.

La vie des Sylans changea radicalement. Ils ne devaient plus se soucier des caprices du vent ou de la fureur des éléments. Ils construisirent des villages plus grands, des routes plus longues, et leurs commerces s'étendirent à des régions qu'ils n'avaient jamais pu atteindre auparavant. Ils se sentaient puissants, maîtres de leur destin. Mais au fil du temps, quelque chose d'étrange se produisit. La relation des Sylans avec le monde extérieur commença à se modifier. Ils oublièrent les murmures du vent, les secrets des rivières. Ils ne voyaient plus l'eau comme une entité sensible, mais comme une ressource à exploiter, à contrôler. Ils se concentrèrent sur la mesure, la prédiction, la domination.

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La Rupture de la relation par spécialisation

La révolution de Kela ne fut pas seulement technique, elle fut sociale. « Tant que vous dépendiez du fleuve, vous étiez liés à son lit, sa force, sa puissance. » Déclara Kela. « Mais la maîtrise de cette source énergétique, qui développe une force continue, vous offre l'indépendance. »

Les Sylans comprirent qu'ils n'avaient plus besoin de vivre ensemble sur la berge. Ils pouvaient construire des usines au cœur des forêts ou au sommet des montagnes, là où se trouvaient le bois et le charbon nécessaires à la combustion, à peu près partout où ils le désiraient même s'ils s'aperçurent qu'il était quasi impossible de vivre dans les profondeurs des océans ou dans les hauteurs incommensurables de l'espace.

Cependant, cette liberté eut un prix. L'harmonie du village éclata. Comme la machine était complexe, la société dut se diviser pour la servir. Les sylans s'organisèrent en castes spécialisées, à l'image des organes de sa machine :

L'unité du peuple de l'eau se fragmenta en une multitude de rouages humains, chacun ignorant le travail de l'autre, tous unis uniquement par la nécessité de nourrir le feu des machines.

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Le questionnement de Nyla

Nyla, cependant, ressentait un vide grandissant. Elle se promenait souvent près de la rivière, observant son flux perpétuel, doux et reposant, écoutant le chant de l'eau, se laissant imbiber par la douce lumière du soleil, observant avec curiosité des chevaux paître paisiblement à l'ombre lorsque l'un d'eux, décida de prendre, à l'instar de Nyla, un bain de soleil. Nyla adorait ces moments intimes où l'ensemble des êtres vivants, quels qu'ils soient, se retrouvaient dans les mêmes gestes, les mêmes habitudes.

Mais la spécialisation par la mécanisation de son monde réduisit considérablement la richesse de son environnement. En effet, la force brute du moteur à explosions dévorait avec une force incontrôlable tout ce qui est autour de lui. Cette puissance développait un besoin quasi infini totalement inconnu pour les sylans lesquels étaient habitués aux forces finies et dépendantes de leur environnement. Ce qui les obligea à repenser la nature qui passait du statut de finitude à celui d'infini : comment concilier cette forme paradoxale ? Aucun savoir pratique, aucune connaissance, aucune philosophie, aucune science n'avait osé imaginer un tel changement : le passage du fini à l'infini, et, comment transformer un monde fini en un monde de ressources infinies sans bouleverser radicalement l'ordre naturel de leur monde ?

Nyla ressentait intuitivement une perte, une connexion essentielle à la nature qui était en train de se perdre : une compréhension profonde de l'interdépendance de toutes choses. Elle croisa sa conscience, Élyne, sous la forme d'une vapeur humide ; elle lui dit :

« Il n'y pas de fumée sans feu, sauf pour le brouillard. Kela a oublié le feu humide de la terre. Le Moteur te donne la sécurité, Nyla, mais il t'aveugle. Il te fait croire que le monde est un objet, qu'il peut être maîtrisé et contrôlé. Mais le monde n'est pas un objet. Il est un être vivant en relation constante avec lui-même, et, il réagit continuellement aux interactions qu'il génère et celles que nous générons. Lorsque tu le vois comme un ennemi à vaincre, il se rebelle. Lorsque tu le vois comme un allié à respecter, il te soutient. Mais quel esprit, Kela, a-t-il enfermé dans ses machines ?

— Je ne comprends pas.

— Tu ne vois pas exactement ce que veut Kela avec ses machines parce qu'il s'est lui-même caché dans le brouillard de son monde mécanique. Tu as beau le chercher, il est si bien caché que tu ne le trouveras pas. Tu n'entends que ses arguments qu'il réalise sous forme d'objets mécaniques, mais, lui, tu ne le vois pas. Peut-être qu'il ne souhaite pas que tu le voies. Il veut que tu perçoives ses machines.

— Comment puis-je le voir alors s'il est entouré d'un épais brouillard ?

— Imagine le chant d'un oiseau. Tu ne fais pas que l'écouter. D'une certaine manière, tu l'enfermes dans ton esprit en en gardant la trace dans ton souvenir. Ce qui te permettra de reconnaître plus tard cette séquence sonore et de l'attribuer à tel ou tel oiseau. Revenons aux machines de Kela, quelles sont les traces, les traits, les signes propres au moteur à explosions ? Comment les séparer du moteur pour les voir tels qu'ils sont réellement lorsqu'ils ne sont pas associés au moteur ?

— Me demandes-tu de trouver le chant du moteur ?

— Exactement ! Lorsque tu l'auras trouvé, il faudra alors redoubler ton travail. Car tu devras l'enfermer dans un récipient. Puis, une fois capturé, tu devras transformer ce chant en quelque chose de solide, de matériel pour apercevoir cet esprit.

— Encore une fois, j'ai dû mal à saisir ce que tu exprimes. Ne serait-ce pas plus simple de démonter le moteur, d'inspecter chacune des pièces, de comprendre leurs fonctions selon le mécanisme qui les assemble. Puis d'étudier les propriétés et de l'ensemble et de chaque partie afin d'améliorer l'organisation fonctionnelle du moteur ?

— Pourquoi pas ! Mais ce n'est pas ce que je t'ai demandé.

— Tu me demandes une chose impossible !

— Et, pourtant, tu gardes bien le souvenir du chant des oiseaux dans un récipient un peu particulier qui se nomme corps.

— Un bien grand corps pour retenir la matérialité d'une aussi impalpable chose.

— Tout comme la terre nous retient en son corps. Tout comme le soleil retient la terre et les autres planètes.

— Mais qu'est-ce que tu racontes ?

— Rien, Rien…

— J'y pense, le moteur de Kela, a-t-il seulement un esprit ?

— Telle est toute la question que je te posais au début de notre conversation : où est son esprit quand il n'y a qu'un mécanisme ? Autrefois l'infini était simplement une divinité, aujourd'hui, il est un univers mécanique et mesurable. Nous aimons y observer comment des forces infinies se construisent en objets finis qui se résolvent en systèmes récursifs dans la trame infinie de nos mondes étendus dans l'espoir de reproduire ce schéma à l'échelle de l'énergie. Elle permettra, si la réponse est trouvée, d'assembler en une règle générale le paradoxe d'un principe infini, illogique, parfaitement aléatoire, en un modèle de maîtrise à l'intérieur d'une construction mécanique finie. »

Nyla comprit que si le moteur à Explosions contrôlées avait apporté la sécurité, il avait aussi semé la confusion en apportant un épais brouillard où on pouvait se perdre facilement. Il avait créé une croyance en un monde objectif et infini, indépendant de toute influence, une croyance qui était en contradiction avec la nature même de l'existence.

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Le choix de Nyla

Nyla, depuis sa conversation avec sa conscience, étudiait la forteresse de l'énergie qui s'enveloppait d'un épais brouillard. Ce monument imposant où rugissaient les moteurs à explosions. Ces machines, fruit d'une ingénierie certes prodigieuse, avaient libéré l'humanité de la dépendance aux caprices de la nature : plus de tempêtes, plus de sécheresses, plus de froid glacial ou de trop fortes chaleurs. Le moteur à explosions offrait une puissance inépuisable, une certitude absolue. Mais cette certitude avait un prix : peut-on faire d'une simple mécanisme dépendant des conditions physiques finies un mécanisme indépendant de toute finitude ?

Nyla observait, avec une inquiétude grandissante, le changement qui s'opérait dans le cœur de ses semblables. Ils avaient oublié l'équilibre subtil de la nature, la complexité des écosystèmes, la nécessité de l'harmonie. Ils avaient appris à dominer, à séparer, à construire des murs autour d'eux-mêmes, des frontières infranchissables tout comme le brouillard empêchait de percevoir l'esprit de Kela.

Elle se souvenait des contes d'autrefois qui expliquaient que l'eau n'était pas uniquement un problème naturel pour les mécanismes, mais qu'elle était une source, une entité vivante, un élément constitutif de tout être vivant. L'eau était la mémoire de la terre, le sang de la forêt, le souffle des montagnes, le flux et le reflux des océans. Elle était partout, et pourtant, elle était aussi distincte, capable de se transformer, de s'adapter, de se fondre dans le reste du monde. Elle ne cherche pas à s'imposer. Elle s'adapte. Elle nourrit le monde à travers ses veines. Elle est une partie du tout, et en même temps, elle est elle-même le tout.

Nyla comprenait maintenant. Le moteur à explosions, avec sa puissance brute et sa capacité à isoler l'humanité des éléments, avait créé une illusion de contrôle en transformant le fini en un infini. Il avait permis de se séparer du monde, de construire un « ceci » distinct de « cela ». Mais cette séparation, cette distinction radicale, était une prison. Le moteur à explosions ne connaissait pas la niche. Il ne comprenait pas que l'être vivant, en se distinguant du reste de la nature, créait une frontière, une limite, une séparation. Cette séparation était la condition même de son existence, mais aussi la source de son isolement. Elle voyait les conséquences de cette illusion.

Les forêts se vidaient de leurs arbres, les rivières s'asséchaient, les animaux disparaissaient. L'équilibre délicat de la nature était rompu, et l'humanité, en se croyant maîtresse de l'infini, se condamnait à une lente et inéluctable dégradation.

Un jour, Nyla décida d'agir. Elle se rendit au cœur de la Forteresse de l'Énergie, face à la puissance des moteurs à explosions. Elle ne cherchait pas à les détruire, mais à les comprendre. Elle passa des jours à observer son fonctionnement, à analyser ses mécanismes, à chercher la forme de sa puissance. Elle découvrit que le moteur s'alimentait d'une énergie brute, une énergie qui ne connaissait pas de limites, une énergie qui ne se souciait pas de l'équilibre. Il ne cherchait qu'à fonctionner, à produire, à s'étendre.

Elle décida de montrer aux autres Sylans cette vérité comprise. Elle les invita à se promener dans la nature, à écouter le vent, à observer l'eau, à se souvenir de leur lien avec le monde. Elle leur expliqua que le Moteur ne pouvait pas remplacer la sagesse de la nature, que la vraie force ne résidait pas dans la maîtrise de l'infini, mais dans l'harmonie des choses finies. Au début, beaucoup refusèrent d'écouter. Ils étaient trop attachés à la sécurité et au confort que leur avait apporté le Moteur. Elle persévéra, et peu à peu, certains commencèrent à comprendre. Ils se rendirent compte que la vraie liberté ne résidait pas dans la domination sur la nature, mais dans la compréhension de sa complexité et de sa beauté. Finalement, les Sylans décidèrent de ne plus dépendre entièrement du Moteur en éclaircissant, petit à petit l'épais brouillard que le moteur avait construit.

Ils l'utilisèrent avec parcimonie, en le considérant comme un outil, et non comme une solution à tous leurs problèmes. Ils redécouvrirent la connaissance de leurs ancêtres et se reconnectèrent à la nature finie. Nyla, elle, continua d'écouter le chant du Moteur et le souffle de l'eau, pour que son peuple ne l'oublie jamais. Elle savait qu'une nouvelle connaissance résidait dans la capacité à concilier cette étrange oscillation entre l'infini et son paradoxe le fini. Car le Moteur, bien qu'il offre une protection contre les éléments tout en ouvrant le monde sans limites ni cadre de l'infini, ne peut jamais remplacer la compréhension profonde et l'humilité de la finitude dans sa fluidité et sa sensibilité.

Et c'est cette compréhension qui permit aux sylans de ne pas se perdre dans l'illusion d'un monde objectif, mais de trouver leurs places dans un univers en constante évolution qui, lui aussi, de par son chant oscillant entre le fini et l'infini n'avait jamais trouvé de réponse à ce paradoxe chanté depuis des temps immémoriaux… d'après ce qu'en savait Élyne.

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Élyne ajouta cette nouvelle histoire au livre de l'eau, aux bordures couleur d'Isabelle.